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Charles Michel
| Ministre
Mardi 7 octobre 2008
Gouvernons ! Jusqu'en 2011
Interview : David Coppi - Martine Dubuisson.
On est passé de la crise communautaire à la crise financière…
La triple crise, financière, énergétique et des prix alimentaires, nous met face à une réalité que les francophones répètent depuis 15 mois : la priorité doit être économique et sociale. Il y a plus d'un an déjà, les premiers signaux annonçaient des difficultés, avec les premières injections de liquidités dans le système financier international, des faillites. On ne peut plus se permettre d'être paralysé par le dossier institutionnel. Et je mets en garde contre les apprentis sorciers qui voudraient jouer la carte d'élections fédérales anticipées : plus que jamais, on a besoin d'un gouvernement qui ait du temps devant lui. Qui travaille jusqu'en 2011. La Belgique a besoin d'être pacifiée et d'être durable. Les questions économiques et sociales actuelles ne peuvent être traitées en affaires courantes ou en campagne électorale.
La pentapartite doit donc rester en place jusqu'en 2011 ?
Je le souhaite. En peu de temps, les piliers classiques de la confiance ont été ébranlés : la confiance dans l'Etat belge, surtout de la part des classes moyennes qui représentent 70 % de la population ; la confiance dans le système scolaire, surtout en Communauté française ; la confiance dans le système bancaire ; plus la crise alimentaire et énergétique… Cinq piliers qui fondent la confiance pour soutenir la croissance économique. Plus que jamais, il faut du sang-froid, un sens supérieur de l'intérêt général, et être lucide sur la situation de la classe moyenne, inquiète, qui souffre.
Priorité à la classe moyenne ?
Pour l'instant, on est intervenu surtout pour les classes les plus fragiles, avec le fonds mazout par exemple, puis pour le secteur bancaire, mais ces 60 à 70 % de la population qui travaillent à un ou deux, avec ou sans enfants, souffrent sérieusement, à cause du prix de l'énergie, des prix hypothécaires… Il faut prendre à bras-le-corps leur situation, pour éviter la dualisation de la société.
Vous visez des mesures fiscales ?
Fiscales et sociales, car la dimension des pensions est fondamentale. Il faut augmenter le salaire poche, le pouvoir d'achat de la classe moyenne. La façon la plus directe, c'est de baisser l'impôt des personnes physiques, en relevant les frais déductibles, en réduisant le nombre de taux…
Intervenir pour les banques, les plus fragiles, la classe moyenne : c'est faisable budgétairement ?
On n'a pas le choix : on doit le faire si on veut garder une capacité de réagir face au ralentissement économique. Peut-être y aura-t-il une hausse de l'endettement en 2009, mais l'effet sera relativement neutre, car, en contrepartie, des actifs rentrent dans le patrimoine des Belges, puisqu'on devient actionnaire de la plus grande banque européenne. Autre élément : pour 2009, je pense qu'il ne faut pas être des talibans du surplus budgétaire de 0,3 %.
Vous dites : pas d'élections fédérales anticipées. Normal, dans le contexte de remise en cause idéologique du libéralisme ?
Les sondages annoncent 8 à 10 sièges de plus en juin 2009 qu'en 2004 pour le MR en Wallonie.
Ils disent aussi que le MR n'a plus l'élan de juin 2007…
Quelques semaines avant les élections de 2004, les pronostics donnaient toujours le PS devant le MR ! Il y a un match pour le leadership, et notre ambition demeure : être le premier parti francophone. La Wallonie a été trop longtemps ultradominée par le PS. Veut-on, oui ou non, de nouvelles perspectives de développement économique et social ?
On entend déjà la réplique en face : dire ça au moment où l'Etat sauve les banques, où le libéralisme est aux urgences…
On s'attend à beaucoup de simplismes et de caricatures du genre ! Soyons sérieux. Premier élément : partout dans le monde, le moteur de la prospérité et du progrès social, c'est la liberté d'entreprendre. Deux : distinguons capitalisme et libéralisme. Il faut encadrer le capitalisme, le réguler. Nous disons ça depuis des décennies, avec le PLP, le PRL, le MR… Trois : il s'avère qu'à partir des Etats-Unis, il y a eu des dérapages graves dans la mécanique capitaliste, que l'Etat devait intervenir, et qu'il faudra redéfinir des règles de régulation. Exemple : comme libéral, je trouve insupportable moralement que des spéculateurs voyous ciblent des entreprises dont ils ont acheté des actions, en les jouant à la baisse. Mais il serait idiot de vouloir jeter le bébé avec l'eau du bain !
Vous ne voyez donc pas le besoin d'une révision doctrinale dans votre camp ?
D'accord pour être le procureur d'une forme de capitalisme financier, de capitalisme casino, découplé de l'économie réelle. Mais sachez que le néolibéralisme, le reaganisme, le thatchérisme, ce n'est pas le libéralisme, qui nécessite, lui, des règles du jeu créant une concurrence loyale, et qui a toujours été le nôtre.
Le PS réclame une commission d'enquête sur les « responsabilités » dans la crise financière…
C'est assassin de venir avec ça maintenant. Ceux qui ont un peu le sens de l'Etat le savent.
Mais une crise aussi grave ne nécessite-t-elle pas une commission d'enquête ?
Le MR n'a jamais dit non, il y a plusieurs idées sur la table, mais ce n'est pas le moment de définir la méthode de travail du parlement. On y reviendra.
La « responsabilité politique » de Didier Reynders ?…
Si vous me demandez : est-ce que le MR s'attend à ce que les adversaires jouent l'homme dans les prochaines semaines, je réponds oui. En politique comme au football, c'est toujours très peu glorieux de jouer l'homme. Et puis, quelles responsabilités ?
Un défaut de vigilance ?
Cela voudrait dire qu'il a fait quelque chose qu'il ne fallait pas faire, ou bien qu'il n'a pas fait quelque chose qu'il devait faire. Or, il n'y a pas le début d'un soupçon dans l'un et l'autre cas. Parler de responsabilité politique à ce stade, c'est donc incongru.
Pas de « caricature » de l'adversaire dites-vous. Quand Didier Reynders parle de l'« Etat soviétique » en Wallonie…
Il veut désigner les dysfonctionnements de gouvernance : promotions et nominations, permis de bâtir, etc. La Wallonie reste ancrée dans un immobilisme ultraconservateur. Il faut une révolution copernicienne. Quand vous voyez les provinces…
Mais Serge Kubla prône une « large coalition » en Wallonie, libéraux et socialistes, en 2009…
La Wallonie a besoin d'autre chose que le socialisme.
Autre registre : le dialogue institutionnel en vue d'une réforme de l'Etat débute demain. Des résultats avant juin 2009 ?
Il faut faire la démonstration qu'avec la N-VA sur le banc de touche, on a la capacité de marquer des goals. Ceux qui spéculent sur le fait qu'il ne se passera rien avant juin 2009 et qu'on va tout encommissionner commettent une erreur historique par rapport à l'avenir du pays. Le moment est venu, dans les six mois qui viennent, d'engranger des accords, pour aller vers une Belgique pacifiée et durable, celle dont je vous parlais.
David Coppi - Martine Dubuisson - Le Soir - 7 octobre 2008
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